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Récits de filiation. Restitutions, devoirs, contraintes

Récits de filiation. Restitutions, devoirs, contraintes

Publié le par Marc Escola (Source : Ioana Marcu)

Récits de filiation. Restitutions, devoirs, contraintes  

(Appel à contributions pour un ouvrage collectif)

Plurielle, l’identité de l’individu se construit par la superposition de différentes « couches identitaires » conditionnées par la filiation, par les différents embranchements de l’histoire familiale qui se lie(nt) et se délie(nt) au fil du temps, depuis les ancêtres les plus éloignés jusqu’au présent. Chaque membre de la famille (restreinte ou éloignée) détient un rôle déterminé et déterminant dans la chaîne identitaire, à savoir transmission, conservation, sauvegarde du passé, de la mémoire familiale. Si un des chaînons manque ou qu’il déroge (in)volontairement à son devoir, la chaîne risque de se mettre en pièces et de rompre privant ainsi l’individu d’une identité complète.

Lorsque le (grand-)père, en tant que maillon primordial de l’histoire familiale est absent – physiquement (mort, éloigné, inconnu) ou symboliquement (ayant démissionné de son statut, s’étant emmuré dans le silence) –, « la mémoire familiale se fragmente et s’émiette » (1). Aliéné, hanté par le « désir d’élucidation » (2) des origines, l’individu dépossédé se résout alors à revisiter l’histoire tronquée de ceux qui l’ont précédé afin de se voir assigner une origine, un passé, une histoire, une filiation. Cette recherche généalogique, toujours par l'entremise de la littérature qui « s’est, depuis l’origine, montrée particulièrement sensible aux questions de parenté, aux liens du sang, aux structures familiales » (3), lui permet de remédier les défaillances de son identité lacuneuse, de guérir du déchirement engendré par une histoire familiale fragmentaire, de restaurer la continuité. Dans sa tentative de déchiffrer ce qui est au premier abord indéchiffrable, l’individu est amené à résoudre une énigme, à remettre en ordre les pièces disparates d’un puzzle incomplet qu’il est obligé de compléter minutieusement, en fouillant soigneusement dans des témoignages, des archives, des articles de presse, des textes juridiques. 

C’est ainsi qu’émergent les récits de filiation, dont le fondement esthétique a marqué les années 1980 (4), dans lesquels la question qui attise et à laquelle l’écrivain/le narrateur-victime d’un défaut de transmission ou de mémoire projette de répondre est : « de qui suis-je le fils/la fille ? Quels fantômes me visitent ? » (5). « Enquête[s] sur l’ascendance du sujet » (6), ces textes situés à la frontière entre la fiction et la non-fiction, suivent de très près le processus sinueux de restitution d’un passé souvent douloureux, passé sous silence notamment par les (grands-)pères dans leur effort de supprimer de l’histoire de leurs descendants des épisodes à fort impact émotionnel. À partir d’une « fouille archéologique », ils mettent en lumière la vie individuelle d’un parent ou d’un aïeul, confrontée aux pressions familiales, sociales et historiques (7). «Investigation[s] de l’intériorité [déplacées] vers celle[s] de l’antériorité » (8) dont le but est d’ « interroge[r] une continuité », de « rétablir un continuum familial » (9), les récits de filiation acquièrent un rôle réparateur. D’un côté, ils participent à la « restitution des vies de l’ascendance pour qu’elles ne sombrent pas dans l’oubli » (10) et à la compréhension de l’ « autre » – le (grand)-père silencieux, en donnant une/des voix à ce qui n’a pas été exprimé à travers le langage (11) ; de l’autre côté, ils rendent possible une (re)construction et un (re)façonnement identitaires du descendant antérieurement amputé d’un chapitre de son histoire.

Cet ouvrage collectif se propose, tout en s’inscrivant dans l’héritage d’autres textes organisés autour de la question de la filiation (12), d’analyser comment des écrivain.e.s français et francophones des XXe et XXIe siècles ont pris la parole et annulé ainsi le silence du patriarche dans le but de restituer une mémoire et d’apaiser de cette manière des/leurs blessures intérieures. Les contributions s’attacheront à réfléchir sur les causes de la non-transmission de la mémoire familiale et sur la conduite de ceux qui ont subi le poids du silence des pères. Il s’agira aussi d’examiner comment la « [mise] en mots [du] destin d’ancêtres dont l’existence, inscrite dans l’ombre de la grande histoire, n’a laissé que des traces minimes, désormais difficiles à déchiffrer » (13), aide à faire ordre, à renaître, à commencer une nouvelle vie.

Pistes de réflexions (liste non-exhaustive) :

La figure du patriarche absent ou taiseux, des aïeux inconnus ou incompris, de l’orphelin dépossédé de son identité ;
Les thèmes de l’abandon, de l’errance, de l’aliénation, d’une descendance inaccomplie, de l’oubli (impossible), de la honte, de la souffrance, de la culpabilité, de la responsabilité, du deuil ;
L’échec de la transmission de la mémoire familiale ; la (non) transmission de la « faute » ;  l’héritage mémoriel fragilisé ;
La récupération de l’histoire familiale ; le décodage des origines ; l’investigation de l’antériorité ; les outils « archéologiques » de la filiation (archives, témoignages, lettres, manuscrits, photographies) ;
Les relations conflictuelles au sein des familles ; rupture vs. réconciliation ;
L’écriture comme dette, comme devoir ; l’écriture qui guérit ; écriture et réparation ; travail de reconstitution/restitution ;
Les types de filiation: biologique, spirituelle, généalogique, assumée, fausse, posthume, manifeste, cachée/manquée, etc. 
Les lignages familiaux : devoirs, codes, blasons, éléments héraldiques;
La thématique des sagas, etc. 

Propositions :

Les textes doivent être envoyés à Claudiu Gherasim (claudiu.gherasim@e-uvt.ro">claudiu.gherasim@e-uvt.ro) avant le 1er août 2024.

Les articles doivent être inédits. Ils seront rédigés uniquement en français. Ils compteront entre 20.000 et 50.000 signes (espaces comprises) et seront accompagnés d’une courte notice bio-bibliographique (incluant votre nom, votre affiliation, votre adresse courriel), d’un résumé (en français et en anglais) d’environ 200-250 mots et de 5 mots-clés (en français et en anglais).

Les articles sont soumis à une évaluation par les pairs.

Calendrier :

Réception des articles : le 1er août 2024

Réponse aux auteurs : le 1er novembre 2024

Date de publication : mars-avril 2025

Direction d’ouvrage : 

Ioana Marcu (Université de l’Ouest de Timișoara, Roumanie)

Ramona Malita (Université de l’Ouest de Timișoara, Roumanie)

Claudiu Gherasim (Université de l’Ouest de Timișoara, Roumanie)

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[1] Laurent Demanze, « Les possédés et les dépossédés », in Études françaises, vol. 45, no. 3, 2009, p. 11.

[2] Laurent Demanze, Encres orphelines, Pierre Bergougnioux, Gérard Macé, Pierre Michon, Paris, Éditions José Corti, 2008, p. 195.

[3] Dominique Viart, « Les récits de filiation. Naissance, raisons et évolutions d’une forme littéraire », in Cahiers ERTA, no. 19, 2019, p. 19.

[4] Idem, p. 9.

[5] Martine-Emmanuelle Lapointe et Laurent Demanze, « Présentation : figures de l’héritier dans le roman contemporain », in Études françaises, vol. 45, no 3, 2009, p. 6.

[6] Dominique Viart, « Le silence des pères au principe du "récit de filiation" », in Études françaises, vol. 45, no. 3, 2009, p. 96.

[7] Dominique Viart, op. cit., 2019, p. 18.

[8] Dominique Viart et Bruno Vercier, La littérature française au présent, Paris, éds. Bordas, 2e édition augmentée, 2008 [2005], p. 79.

[9] Idem, p. 88.

[10] Laurent Demanze, « Les possédés et les dépossédés », in Études françaises, vol. 45, no. 3, 2009, p. 12.

[11] Dominique Viart, « Le récit de filiation. "Éthique de la restitution" contre "devoir de mémoire" dans la littérature contemporaine », in Héritage, filiation, transmission. Configurations littéraires (XVIIIe-XXe siècles), 2011, p. 199-212.

[12] Voir, entre autres, Christian Chelebourg, David Martens, Myriam Watthee-Delmotte (dir.), Héritage, filiation, transmission : Configurations littéraires (XVIIIe-XXe siècles), Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, 2011 ; Evelyne Ledoux-Beaugrand, Imaginaires de la filiation. Héritage et mélancolie dans la littérature contemporaine des femmes, Québec, XYZ éditeur, 2013 ; Simona Jișa, Bianca-Livia Bartoș et Yvonne Goga (dir.), L’écriture de la filiation, Cluj-Napoca, Casa Cărții de Știință, 2019 ; Guy Larroux, Et moi avec eux. Récit de filiation contemporain, Genève, Éditions la Baconnière, 2020, etc.

[13] Evelyne Ledoux Beaugrand, « Écrire "l’histoire [qui] n’existe pas". L’enquête généalogique de Colombe Schneck et de Maryline Desbiolles », in Temps zéro, no. 5, 2012 [en ligne]. URL : http://tempszero.contemporain.info/document853.